Construire en feuillus

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Fordaq JT
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Le modèle Chalot des Woodies de Xertigny : La façade en hêtre prend une belle patine. (Photos: JT)

Ce n'était pas la première fois, loin de là, que le Forum accordait une place aux initiatives visant à développer la construction en feuillus et notamment par recours aux essences françaises sous-exploitées. On ne peut pas dire que ce marché décolle, ni en France, ni en Europe, au point que l'on est en droit de se demander si tous ces efforts en valent vraiment la peine. Au moins, grâce au Forum, la maîtrise d'oeuvre sensibilisée au bois et conduite à différencier sa prescription, sachant que l'intégration intelligente de feuillus dans la construction est un peu le nouvel horizon actuel de la construction bois.

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Gus Verhaeghe, secrétaire général du lobby bruxellois Innovawood, présidait le prologue scientifique 1 d'Epinal, sur le thème : Construire en feuillus. 

Le premier atelier du Prologue scientifique à Epinal prolongeait celui du Forum de Lyon, qui avait marqué en 2016 le lancement d'une initiative européenne pour la valorisation des feuillus, notamment dans la construction. On attendait beaucoup de cette initiative placée sous l'égide d'Innovawood, afin de drainer et d'irriguer de façon coordonnée des projets de recherche liés à l'utilisation des feuillus. D'ailleurs, c'est le secrétaire général d'Innovawood en personne, Gus Verhaeghe, qui est venu animer cette fois l'atelier scientifique dédié. Et de fait, cet atelier a permis de confronter les recherches effectuées notamment en France, en Allemagne et même au niveau européen sur la question.

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Le Prologue 1 a accaparé pendant 3 heures une salle de l'ENSTIB à Epinal. 

Pour ce qui est de la manne européenne, les choses s'annoncent plus compliquées. Selon Gus Verhaeghe, la Commission n'accorde plus d'aides liées à un matériau, il faut donc se positionner par rapport à une fonction, et là, les autres lobbys des matériaux de construction ne sont pas des enfants de choeur. Pour l'heure, le champ des ACV est bordé, le bois ne s'en sort pas particulièrement bien au regard des matériaux concurrents, du moins selon les formules de calcul pour une durée de vie de 50 ans. Bref, si l'évolution des peuplements européens invite à intensifier l'effort pour parvenir à une utilisation structurelle de bois feuillus locaux, ces efforts devront peu ou prou être portés par les filières nationales, et l'on entrevoit tout de suite les limites de l'exercice, dès lors que les scieurs jouent souvent un rôle clef et que les sciages de résineux dominent. Quant à l'Europe du bois, les Scandinaves dominants n'ont guère envie de promouvoir les solutions en feuillus. Il ne reste aux acteurs européens des feuillus qu'à se prendre en main comme ils peuvent, à l'instar de Terres de hêtre qui tente à présent de fédérer d'autres régions françaises, et qui sait européennes.

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Andreas Kleinschmit, directeur de recherche à FCBA et cheville ouvrière de l'initiative européenne pour la valorisation des feuillus.  

A plus d'un titre, le Forum a permis de faire un état des lieux assez fidèle de la situation actuelle. Sur le plan européen, à défaut de levier communautaire, c'est bien le FCBA qui apparaît comme le fer de lance de l'opération. Pourtant, compte tenu de la façon dont l'institut a géré le dossier du traitement thermique, et de la durée des essais de la caractérisation mécanique du hêtre, quelques doutes étaient autorisés. Mais à Epinal, la contribution d'André Richter a remis les pendules à l'heure.

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Antje Gellerich de l'université de Göttingen, aux premières loges de la recherche au sujet du LVL de hêtre.

Face à des organismes de recherche universitaires qui travaillent comme en Allemagne étroitement avec un client industriel comme Pollmeier, mais un peu loin du terrain, FCBA donne une vértable impulsion qui, notamment par l'entremise de l'initiative de son directeur de recherche Andreas Kleinschmit, gagne à dépasser les frontières. Pour l'heure, l'initiative de Kleinschmit a recueilli et analysé des demandes de recherche, les financements viendront peut-être s'ils parviennent à se couler dans le moule européen. D'ores et déjà, le Prologue permet d'identifier en Europe quelques pôles qui devront opérer de concert: FCBA, Terres de hêtre avec le CRITT, les Allemands de Göttingen et les Suisses représentés par Peter Niemz. 

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André Richter (FCBA) a donné une présentation claire de la feuille de route en matière de recherche autour des feuillus pour la construction.

Pour ce qui concerne la BauBuche de Pollmeier, le Forum en fait la promotion presqu'autant que des caissons de Lineazen. Sauf que la BauBuche, à grands renforts d'efforts de prescription, dispose à présent d'un certain nombre de références. On comptait sans doute beaucoup sur l'atelier ONF, au coeur du dispositif Terres de hêtre, mais pour le coup c'est raté. Les poutres y sont flanquées de "Kerto" par soucis de stabilisation. Autant qu'on ait pu en apprendre, il semblerait que l'assemblage métallique en milieu de poutre ait été dans un premier temps sous-dimensionné, des choses qui arrivent si souvent avec les nouveaux produits, d'autant qu'un matériau bois fusse-t-il de haute technologie comme le LVL de hêtre, n'est toujours qu'un simple composant d'un système plus vaste. 

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Le professeur Niemz a un peu douché les attentes en matière de comportement des BLC et CLT de hêtre à l'usage. 

L'université de Göttingen a présenté les résultats de recherche visant à améliorer la durabilité de la BauBuche par injection de résine phénolique. Dans la discussion du prologue, il est cependant apparu que l'option du traitement par acétylène de type Accoya semblait donner de bons résultats sur le BLC, un bâtiment étant entièrement construit selon ce procédé aux Pays-Bas. En d'autres termes, on n'est pas loin d'une valorisation des essences locales par un procédé européen. Mais pour l'heure, Accoya valorise des essences du bout du monde. Il faut dire que le cumul des coûts de production du LVL de hêtre et du traitement Accoya doit être conséquent en termes financiers, même si ces questions de coût dépendent aussi toujours de l'évolution d'un marché. 

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Philippe Eymard a annoncé un nouveau concours d'architecture annuel pour poursuivre les efforts de développement de l'utilisation du hêtre dans la construction.  

Le prologue confrontait également en douceur le scepticisme des Suisses qui ont pris la mesure du comportement délicat du BLC de hêtre à l'usage, et les idées de FCBA imaginant un CLT avec du chêne d'éclaircie, ou ces caissons de Lineazen qui butent encore dans une large mesure sur l'épreuve des références concrètes, suite auxquelles seulement des comportements critiques comme ceux relevés par les Suisses pourraient apparaître. 

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Pascal Toussaint de Lineazen a la rude tâche de défendre un système constructif qui peine à trouver des références.

Ce qui était bien à Epinal et à Nancy, c'est que, dans ce domaine précis des feuillus, il a été possible de confronter la recherche, les références visitées et des projets présentés. Par exemple, la délégation allemande, composée pour une large part de charpentiers rhénan, a été impressionnée par la visite de l'école d'Hadol, et particulièrement par les choix architecturaux judicieux de cette opération qui constitue un très bel exemple d'utilisation de bois local. La maison du vélo et les Woodies, zappés dans la course contre la montre des visites, ont été présentés comme projets et à Nancy, il y a avait aussi du châtaignier local alsacien par l'éminent architecte Weulersse, du chêne massif à goujons collés par l'entreprise francilienne Bepox et l'entremise de Christophe Gomas de Prenn ingénierie, des poteaux structurels de hêtre en terrain sismique pour le CFA emblématique de Sainte Tulle, le chêne des Dombes interprété par Etienne Mégard, sans oublier le magnifique projet de Kengo Kuma à Chamonix, brillamment présenté par le jeune architecte Matthieu Wotling, avec ses planches non avivées de chêne. En ce sens, dans la poursuite des initiatives relayées lors des Forums précédants, le feuillus s'invite comme une réalité de la construction bois d'aujourd'hui, du moins pour des projets-phare, et par le biais de la vulgarisation du Forum, il attend l'étape de la vulgarisation. 

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Le maire de Hadol est aux communes forestières ce que M. Gremmel est aux bailleurs sociaux, à savoir un pionnier résolu. 

Mais justement, c'est là que le bât blesse. Pas sur le plan ce la documentation et des normes, mais sur celui de la disponibilité effective de la matière première, à des prix corrects. La question se pose déjà pour le Douglas, alors imaginez un peu, pour les feuillus... Il faut être un architecte pointu et passionné pour oser prescrire autre chose que du résineux, et poiur franchir cet obstacle, les acteurs du marché vont devoir faire preuve d'imagination. La première étape serait de disposer d'un site proposant une liste d'acteurs proposant une offre standard de bois d'oeuvre, mais encore une fois, si le Douglas n'y parvient guère après 20 ans d'efforts, comment attendre quoi que ce soit du hêtre, du châtaignier, du peuplier, du chêne ? A quoi bon lancer une campagne de communication pour relancer la consommation de sciages si ces outils ne sont pas effectifs avant ? Mais le plus important, sans doute, ce serait que la filière amont comprenne que les acteurs de l'aval ne peuvent pas travailler comme ça. Pourtant, combien de scieurs de feuillus étaient au Forum ? Très peu. Tout de même, le leader du hêtre, Lefebvre, était venu de sa lointaine Normandie au Prologue d'Epinal. 

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Nouvel atelier ONF à Xertigny, avec ses poutres en BauBuche doublée de Lamibois de résineux.  

Le constat est clair : soit ces réunions donnent lieu à l'avenir à des rassemblements de groupes de travail de l'amont forestier et de la première transformation, afin d'avancer vers une offre crédible, soit ces présentations de projets avec des feuillus aboutiront bientôt à une impasse. Et c'est en premier lieu de Terres de hêtre que l'on attend maintenant une initiative qui devra impérativement mobiliser à la fois les Lefebvre, SCS, Les Avivés de l'Est, Cenci et autres, voire des acteurs étrangers. En clair, il faut qu'un prescripteur puisse être certain que s'il prescrit un certain type de section, même non aboutée pour commencer, et pour une classe de résistance donnée, celle-ci sera disponible et que les charpentiers pourront faire jouer la concurrence. Ce n'ai pas gagné. Mais tant qu'on en sera là, on ne pourra même pas parler véritablement de prix et de compétitivité comparative. Encore moins avancer vers les produits d'ingénierie.

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